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“Les femmes occupent encore  aujourd’hui des postes qui les exposent à des risques importants, sans véritable reconnaissance”

Christine Muller

Créée initialement en 1987 par le Costa Rica lors de la cinquième Rencontre internationale sur la santé des femmes, la Journée Internationale d’action pour la santé des femmes avait initialement pour objectif de lutter contre la mortalité et morbidité maternelle.
Aujourd’hui, elle s’axe autour des problèmes d’accès à des services de santé de qualité, considéré comme un droit fondamental.
À l’occasion de cette journée, nous sommes partis à la rencontre du Docteur Christine Muller, médecin du travail au Service de Santé au Travail AHI33, à Bordeaux.

1- En 20 années de carrière, quelles évolutions avez-vous pu remarquer concernant la santé au travail des femmes  ?

 

Il y a 20 ans, beaucoup de femmes étaient dans une certaine précarité professionnelle, exerçant des métiers plutôt physiques, sans véritablement de diplômes requis, dans les secteurs d’activité de services, du soin et de l’aide à la personne notamment. Et, pour être honnête, cela reste encore vrai aujourd’hui !
Nous l’avons vu avec la crise sanitaire que nous avons traversés, ce sont en majorité des femmes qui occupent les métiers dits de première ligne : aide-soignantes, infirmières, caissières, techniciennes de surface. Ce sont des postes difficiles, qui ont de véritables répercussions physiques et psychiques sur la santé des femmes.
En revanche, ce que l’on peut constater, c’est que de plus en plus de femmes occupent des postes “haut placés” tel que directrices des ressources humaines, ingénieurs, chercheurs, médecins. Il me semble, qu’à ce sujet, une certaine parité homme/ femme est en train de s’installer.

Force est de constater que nous déclarons chaque année plus d’inaptitudes médicales pour les femmes que pour les hommes. Ces inaptitudes se retrouvent surtout sur le secteur du médico-social pour lequel les conditions de travail sont difficiles, ont tendance à se dégrader et qui ne bénéficient pas de réelle reconnaissance (les EHPAD, l’aide à domicile notamment). Pour les femmes exerçant des postes haut placés, elles subissent une pression sociale, familiale et culturelle par ailleurs, qui n’est pas facile à gérer et semble être plus importante que pour les hommes (notamment la pression vie au travail et vie familiale).

2- Selon vous, quel rôle joue la prévention dans la prise en charge de la santé au travail des femmes ?

 

Je crois que la prévention a un grand rôle à jouer pour les métiers physiques qui contiennent beaucoup de manutentions.
Pour parler concrètement, sur le marché de la grande distribution et des services de nettoyage, de réels efforts ont été faits en terme de prévention des risques : par exemple la mise en place d’un code barre détachable pour les caissières sur les packs d’eau lourds, la mise à disposition de matériel plus ergonomique. Le résultat est sans appel : cela permet de restreindre les problématiques de mal de dos et de tendinites. En tous les cas les mesures de prévention semblent avoir agi sur une stabilisation des déclarations d’inaptitudes médicales dans ces deux secteurs d’activité. Concernant le secteur du soin, qui prend de plein fouet les restrictions budgétaires, cela reste encore trop peu. J’attends une réelle évolution, de manière générale, afin de reconnaître ces métiers à leur juste valeur. 

 

3- En quoi la médecine du travail joue-t-elle un rôle essentiel dans l’accès à la santé pour les femmes ?

 

Depuis toujours, le rôle de la médecine du travail est d’améliorer les conditions de travail des salariés. Aujourd’hui, ce rôle s’est élargi, se renforce et consiste aussi à faire du lien avec d’autres réseaux de prévention, prévention collective pour l’amélioration des conditions de travail (lien avec la carsat, l’oppbtp, l’aract…), mais aussi prévention de la désinsertion sociale (CPAM, Cap Emploi…).
À titre d’exemple, j’ai pu, à deux reprises, obtenir pour deux patientes travaillant dans une entreprise de nettoyage une invalidité de catégorie 1, en étant en lien avec leur médecin traitant, puis le médecin conseil, alors qu’elles avaient diminué leur temps de travail depuis longtemps pour des raisons médicales, mais sans rien demander de plus.

En tant que médecin du travail, nous avons accès à tous les salariés, et donc toutes les femmes qui travaillent pour une entreprise, y compris celles dans des situations de précarité. Et cela est majeur.

 

Propos recueillis par Juliette Seblon, rédactrice scientifique.
Spécialiste de l’information médicale.
Passionnée par les domaines de la santé et la sécurité au travail, l’innovation et les nouvelles technologies.

 


“Cette situation de pandémie donne de l’importance au dialogue social et professionnel, condition essentielle à une bonne organisation du travail qui protège la santé.”

Bernard Ollivier, ancien directeur général de la Société des Automobiles Alpine et ancien directeur de la Transformation de Renault et des établissements d’ingénierie chez Renault , actuellement Président de l’ANACT (Agence Nationale pour l’Amélioration des Conditions de Travail), a une solide expérience  en matière de conditions de travail et de santé au travail. En 2007, notamment, il met en place un plan de prévention des risques psychosociaux au Technocentre de Guyancourt.
Nous sommes partis à sa rencontre pour connaître son sentiment sur la crise sanitaire que nous traversons toutes et tous.

1_ Comment vivez-vous cette période de crise sanitaire personnellement ?

Bien que nous soyons contraints dans notre liberté, ce qui est parfaitement compréhensible et acceptable, ce qui me fait bien vivre cette situation, c’est une période stimulante qui nous fait réfléchir à ce que sera “l’après”. Il y aura, quoi qu’il arrive, des évolutions qui vont arriver. Je vis donc plutôt bien cette situation, continue de travailler, sort peu. Il faut veiller à prendre soin de soi, de ses proches et être vigilant car ce virus est sérieux ! 

 

2_ Pensez-vous que l’on puisse retirer des bénéfices du  confinement, sur le plan de la santé au travail ?

J’ai tendance à penser que oui ! Bien qu’il faille être prudent.
C’est un retour sur l’importance de la santé au travail et des gens qui y travaillent, notamment les médecins du travail, et c’est une bonne chose. Il reprennent une place qu’ils n’ont pas toujours. Cette situation les replace au centre du sujet, au cœur  de leur métier, et notamment sur l’analyse réelle des organisations et des conditions du travail, qui assurent les protections sanitaires. La santé au travail est un point essentiel des entreprises. C’est donc un excellent motif de dialogue avec les entreprises, la hiérarchie et le personnel. Souvent trop cantonnés aux visites médicales, les médecins du travail jouent un rôle essentiel ici dans leurs missions dites du tiers temps, à savoir passer un tiers de leurs temps à travailler sur les problématiques de terrain. Sur certains points en effet, je pense aux nouveaux décrets d’avril 2020 qui les concernent et à l’ordonnance du 2 avril 2020, le coronavirus accélère des évolutions qui devaient arriver un jour, comme des conditions de téléconsultation assouplies ou le droit de prescrire un arrêt de travail pour les médecins du travail. 

 

3_ Que nous apprennent ces nouvelles conditions de travail ?

Pour probablement une bonne moitié des gens, c’est la première fois qu’ils télétravaillent. Pas tant de personnes que cela étaient concernées par cette méthode. D’abord, parce que beaucoup d’entreprises ne pensaient pas que cela était possible à cette échelle, et souvent les outils et les systèmes informatiques n’existaient pas ou n’étaient pas nécessairement installés. Des entreprises ont donc dû y faire face très vite. Il a fallu sans doute souvent faire face à une certaine impréparation. Car télétravailler, ce n’est pas simplement déménager son ordinateur du lieu de travail à son domicile. C’est aussi une autre façon de manager, une autre façon de travailler, beaucoup plus transversale que verticale. Sur ce point, il est clair qu’il y a beaucoup de découverte, et un certain nombre de réajustements à faire. Il va falloir que nous parvenions à préciser toutes les conditions de réussite du télétravail. Dans le télétravail, il est important de faire en sorte que le lien social soit maintenu. Même à distance, il est primordial de garder une relation fréquente avec son manager, avec son équipe, de façon à éviter que son travail propre  ne devienne un travail individuel. 

Le challenge du télétravail est de maintenir le travail collectif, car le travail en entreprise, véritable corps social, est avant tout un travail d’équipe, transversal. Sans contact fréquent, de la démotivation et un manque de sens dans son travail peuvent apparaître. 

 

4_ Quel rôle doit alors jouer la prévention dans les risques liés au travail  ?

Au-delà des problèmes médicaux et psychosociaux du télétravail se posent les problèmes structurels, de management et d’organisation. On sort ici beaucoup du médical, pour que le télétravail soit à la fois performant et bien vécu. D’un autre côté, une grande partie des salariés ne peut pas faire de télétravail permanent car ils doivent être présent sur leur lieu de travail. Et ça, trop de personnes l’oublient. Il est clair que dans ce cas-ci, le médecin du travail est au centre du sujet de la préservation de la santé des travailleurs. Nous sommes encore loin d’être une société uniquement tertiarisée, ne produisant que des services essentiellement immatériels, et fort heureusement ! N’oublions donc pas toutes les personnes qui continuent de faire fonctionner notre société, comme le personnel médical, le personnel dans la logistique, les usines…. 

 

5_A votre avis, le contexte actuel peut-il profondément transformer le monde du travail ?

Beaucoup de personnes découvrant le télétravail souhaitent que cela continue, mais dans des conditions différentes. Actuellement imposé, et pas forcément volontaire, avec les enfants, il n’est pas représentatif de ce qu’il pourrait être dans des temps normaux. 

Mais il donne des envies ! Une bonne partie des gens semblent souhaiter continuer à travailler à distance. Ce que l’on constate, c’est que la demande sociale est là, sur le télétravail, mais également sur l’autonomie. Bien sûr il n’est pas question dans des conditions normales d’un télétravail permanent mais occasionnel. Il est encore un peu tôt pour savoir si une véritable révolution est en marche. Je serai ici prudent. Ce qui est certain, c’est que cette situation donne de l’importance au dialogue social et professionnel, condition essentielle à une bonne organisation du travail qui protège la santé. 

 

6_Avec l’ANACT, vous menez une grande enquête et déployez 3 dispositifs permettant de recueillir avis, perceptions et témoignages de la crise actuelle, pouvez-vous nous en dire plus  ? 

Nous sommes en effet en train de réaliser une très grande enquête sur le télétravail. Nous avons déjà récolté plus de 4000 réponses. Elle durera au moins jusqu’à la fin du confinement et du télétravail obligatoire. 

Cette enquête, qui intéresse bien sur le ministère du travail, rendra ses résultats publics et consultables sur le site de l’ANACT. Elle permettra certainement de mieux appréhender ce mode de travail, les actions mises en place dans les différentes organisations et ses effets. Le but étant, pour les employeurs, DRH, élus dans le secteur privé ou la fonction publique, d’améliorer les pratiques et identifier des solutions adaptées.

Dans ce contexte de travail tout à fait exceptionnel, le réseau Anact-Aract propose également toute une série d’articles et de fiches outils permettant de préserver la santé au plus près des évolutions du travail, avec, par exemple, le management à distance.

Nous consacrerons notre traditionnelle Semaine de la qualité de vie au travail 2020 (en mode numérique !) sur le thème “première leçons d’une crise”.

 

Propos recueillis par Juliette Seblon, rédactrice scientifique
Spécialiste de l’information médicale.
Passionnée par les domaines de la santé et la sécurité au travail, l’innovation et les nouvelles technologies.

 


TMS: le mal professionnel du XXIe siècle?

Les troubles musculo-squelettiques sont-ils le mal du XXIe siècle ? ????

Ils touchent les travailleurs dans leurs tâches à répétition et mauvaises postures. Il est donc important de prévenir ces TMS qui représentent à eux seuls les 3/4 des maladies professionnelles et des pertes estimées à 2 milliards d’euros chaque année. 

Les TMS viennent renchérir l’absentéisme des travailleurs alors que les accidents du travail sont aujourd’hui mieux maitrisés. Aucun secteur professionnel n’est épargné par ce mal, en cause : de mauvaises positions pour travailler, des charges trop lourdes à porter, une sédentarité accrue et un manque cruel de renforcement musculaire.

Si des communications sur les risques de TMS existent dans les grandes structures, très peu d’informations redescendent dans les plus petites structures. La prévention dans toutes les entreprises est essentielle pour lutter contre ce mal.

Pour en savoir plus un article à lire ici