Image is not available
Image is not available
Slider

« Se doper » pour travailler , l’interview de Dominique Lhuilier

« Se doper » pour travailler ou comment se transformer à défaut de pouvoir transformer le travail

Professeure émérite en psychologie du travail au Centre de recherche sur le travail et le développement (CNAM), Dominique Lhuilier vient de diriger l’ouvrage « Se doper pour travailler (érès), avec Renaud Crespin et Gladys Lutz, auquel ont contribué un grand nombre d’universitaires en ergonomie, psychodynamique du travail, mais aussi acteurs du soin et syndicalistes. Drogues, alcool, tabac, médicaments… Si les substances psychoactives sont plébiscitées par les actifs, c’est surtout, selon les auteurs, pour leur permettre de continuer à travailler… L’occasion de ne pas se limiter à une lecture en termes d’addiction. Entretien. 

Pourquoi avoir choisi le terme de « se doper » pour le titre, plutôt que celui de « drogues » ?

Non seulement parce que le terme de « drogue » est connoté dans le sens commun, mais aussi parce que nous souhaitions éviter l’entrée par produits : alcool, médicaments psychotropes, tabac, etc. Par ailleurs, le terme de « dopage » est connu par l’opinion publique dans le domaine du sport… qui est aussi un monde du travail parmi d’autres. Même s’il y a des différences entre domaines professionnels et que la consommation n’est pas la même partout. Nous souhaitions surtout avancer l’idée que l’on ne consomme pas uniquement parce que l’on est dépendant, pour satisfaire à une conduite impulsive, parce que l’on est piégé par le plaisir, et qu’il ne s’agit pas forcément non plus d’une consommation hédonique, pour le plaisir, mais que la consommation de ces substances, pour tenir au travail, a d’autres fonctions… Sociales, anesthésiantes, stimulantes. Cette consommation n’est donc pas à renvoyer à la psychologie singulière du sujet, mais à un contexte de travail, à des attentes de productivité, de solidarité, etc. Il y a par ailleurs aujourd’hui une diversification des produits, et un mode de consommation qui s’est adapté aux transformations du travail : il s’est individualisé. Il est moins collectif, mais aussi moins visibles, d’autant plus que certains produits, comme les antidépresseurs, se consomment seuls.

Vous mettez justement les médicaments en avant, qui peuvent aussi venir « réparer » des problèmes de santé liés à l’activité de travail ?

Exactement. Ils peuvent par exemple « réparer » le sommeil, lorsque l’on est tendu, stressé, mais qu’il faut bien travailler le lendemain… Ensuite, il y a tous les anti-douleurs, ce que je vois beaucoup chez ceux qui travaillent malgré des troubles musculo-squelettiques très douloureux… Ou encore les antidépresseurs, pour continuer à se lever le matin. Dans la boîte à pharmacie, il y a beaucoup de choix. Si les premières consommations se font le plus souvent sur la base d’une consultation médicale, on peut assez vite passer ensuite à l’automédication.
L’hypothèse qui sous-tend cet ouvrage est que cette consommation vise à se transformer soi, à défaut de pouvoir transformer le travail… Pour la limiter, il faudrait donc transformer le travail ?
On en revient en effet toujours à la même idée : les marges de manœuvre se réduisent, les exigences professionnelles s’accroissent et s’accompagne d’une réduction des moyens pour les satisfaire… Résultat : dans les milieux de travail, nous avons de plus en plus de difficultés à trouver les aides, ressources et soutiens pouvant permettre de faire face aux contraintes. Il faut donc prendre sur soi-même, s’arque-bouter, continuer à donner une image de soi qui répond aux attendus, au risque sinon de se voir reléguer dans l’entreprise, voire licencier… On est donc bien dans la transformation de soi, parce que l’on ne peut pas transformer la situation professionnelle. Et cela peut également contribuer à masquer la question de la santé au travail. Ces produits anesthésient, et éludent ces problématiques, même si ce n’est pas une solution durable.

La solution du dépistage a actuellement le vent en poupe… Vous parlez d’un fond d’hygiénisme et de délocalisation du problème, qui est, ainsi, individualisé. Qu’entendez-vous par là ?

Oui. Et cela ne concerne pas que le monde du travail… Mais plus globalement les représentations sociales et l’évolution des pratiques en matière de santé. C’est à chacun, individuellement, de manger cinq fruits et légumes par jour, de faire les trois quarts d’heure de marche qui s’impose… Aussi dans le monde du travail. Et c’est une très vieille histoire : lorsqu’un accident du travail se produit, par exemple, on va tout de suite penser que l’accidenté a commis une faute à l’origine… Il y a toujours, encore aujourd’hui, cette suspicion. En matière de consommation de produits, on se focalise sur la problématique de l’addiction… Mais c’est une confusion, ou plutôt une réduction de la question de la consommation à celle de l’addiction, qui met en avant la problématique individuelle. Par ailleurs, on ne voit généralement que les personnes qui peuvent être repérées du fait de leur consommation, notamment par leur absentéisme ou parce qu’elles sont en conflit avec leurs collègues… Mais tant qu’il n’y a pas de manifestation extérieure, on n’en tient pas compte.

Comment agir concrètement pour réorienter vers la prévention, et limiter cette consommation en amont ?

D’abord, il faudrait plutôt parler d’usage ou de consommation, que d’addiction. En effet, ce terme psychopathologise et donc stigmatise très vite la personne… qui risque de s’en défendre. Ensuite, il faudrait peut-être organiser des temps d’échanges sur le travail pour discuter de ce qui est difficile dans le travail, de ce qui le complique, de ce que l’on pourrait transformer, inventer, pour l’améliorer… Pour faire en sorte que chacun se sente moins seul à assumer la gestion de ces difficultés. Ce qui permettrait d’ailleurs d’agir autant sur la consommation de produits que sur les troubles musculo-squelettiques, ou encore les burn-outs… Ce serait une démarche plus efficiente que celles de prévention à l’heure actuelle où l’on a, d’un côté, la prévention des risques psychosociaux, de l’autre celle des TMS…

Vous écrivez aussi que la consommation de ces substances pourrait peut-être même prévenir d’autres risques du travail… Desquels parlez-vous ?

Par exemple celui de perdre son emploi… C’est une idée qu’avait déjà évoquée Claude Veil, pionnier de la psychopathologie du travail, sur la consommation d’alcool dans le BTP ou dans d’autres activités à risque. En effet, l’alcool calme la peur, qui peut créer du danger en provoquant des réactions inappropriées. Claude Veil montrait que cette consommation collective d’alcool, en fait, renforçait les liens entre travailleurs, entretenait la solidarité et anesthésiait la peur… Trois grandes fonctions qui permettaient en réalité de prévenir le risque de conduite inappropriée provoquée par la peur, par exemple en haut d’un échafaudage, et de développer la solidarité utile pour faire face aux épreuves du travail… Une personne qui a des TMS, ou simplement un senior qui a des rhumatismes rendant certains mouvements compliqués, vont prendre des médicaments pour se mettre à l’abri du licenciement. Quand on voit aujourd’hui le nombre de seniors au chômage… Il faut donc voir l’étendue des risques : que risque-t-on, au final, dans la vie professionnelle ? Ce n’est pas tellement l’accident du travail… Cela peut aussi être la stigmatisation, la relégation, le licenciement.

 

L’ouvrage écrit par Dominique Lhuilier à retrouver ici