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“Cette situation de pandémie donne de l’importance au dialogue social et professionnel, condition essentielle à une bonne organisation du travail qui protège la santé.”

Bernard Ollivier, ancien directeur général de la Société des Automobiles Alpine et ancien directeur de la Transformation de Renault et des établissements d’ingénierie chez Renault , actuellement Président de l’ANACT (Agence Nationale pour l’Amélioration des Conditions de Travail), a une solide expérience  en matière de conditions de travail et de santé au travail. En 2007, notamment, il met en place un plan de prévention des risques psychosociaux au Technocentre de Guyancourt.
Nous sommes partis à sa rencontre pour connaître son sentiment sur la crise sanitaire que nous traversons toutes et tous.

1_ Comment vivez-vous cette période de crise sanitaire personnellement ?

Bien que nous soyons contraints dans notre liberté, ce qui est parfaitement compréhensible et acceptable, ce qui me fait bien vivre cette situation, c’est une période stimulante qui nous fait réfléchir à ce que sera “l’après”. Il y aura, quoi qu’il arrive, des évolutions qui vont arriver. Je vis donc plutôt bien cette situation, continue de travailler, sort peu. Il faut veiller à prendre soin de soi, de ses proches et être vigilant car ce virus est sérieux ! 

 

2_ Pensez-vous que l’on puisse retirer des bénéfices du  confinement, sur le plan de la santé au travail ?

J’ai tendance à penser que oui ! Bien qu’il faille être prudent.
C’est un retour sur l’importance de la santé au travail et des gens qui y travaillent, notamment les médecins du travail, et c’est une bonne chose. Il reprennent une place qu’ils n’ont pas toujours. Cette situation les replace au centre du sujet, au cœur  de leur métier, et notamment sur l’analyse réelle des organisations et des conditions du travail, qui assurent les protections sanitaires. La santé au travail est un point essentiel des entreprises. C’est donc un excellent motif de dialogue avec les entreprises, la hiérarchie et le personnel. Souvent trop cantonnés aux visites médicales, les médecins du travail jouent un rôle essentiel ici dans leurs missions dites du tiers temps, à savoir passer un tiers de leurs temps à travailler sur les problématiques de terrain. Sur certains points en effet, je pense aux nouveaux décrets d’avril 2020 qui les concernent et à l’ordonnance du 2 avril 2020, le coronavirus accélère des évolutions qui devaient arriver un jour, comme des conditions de téléconsultation assouplies ou le droit de prescrire un arrêt de travail pour les médecins du travail. 

 

3_ Que nous apprennent ces nouvelles conditions de travail ?

Pour probablement une bonne moitié des gens, c’est la première fois qu’ils télétravaillent. Pas tant de personnes que cela étaient concernées par cette méthode. D’abord, parce que beaucoup d’entreprises ne pensaient pas que cela était possible à cette échelle, et souvent les outils et les systèmes informatiques n’existaient pas ou n’étaient pas nécessairement installés. Des entreprises ont donc dû y faire face très vite. Il a fallu sans doute souvent faire face à une certaine impréparation. Car télétravailler, ce n’est pas simplement déménager son ordinateur du lieu de travail à son domicile. C’est aussi une autre façon de manager, une autre façon de travailler, beaucoup plus transversale que verticale. Sur ce point, il est clair qu’il y a beaucoup de découverte, et un certain nombre de réajustements à faire. Il va falloir que nous parvenions à préciser toutes les conditions de réussite du télétravail. Dans le télétravail, il est important de faire en sorte que le lien social soit maintenu. Même à distance, il est primordial de garder une relation fréquente avec son manager, avec son équipe, de façon à éviter que son travail propre  ne devienne un travail individuel. 

Le challenge du télétravail est de maintenir le travail collectif, car le travail en entreprise, véritable corps social, est avant tout un travail d’équipe, transversal. Sans contact fréquent, de la démotivation et un manque de sens dans son travail peuvent apparaître. 

 

4_ Quel rôle doit alors jouer la prévention dans les risques liés au travail  ?

Au-delà des problèmes médicaux et psychosociaux du télétravail se posent les problèmes structurels, de management et d’organisation. On sort ici beaucoup du médical, pour que le télétravail soit à la fois performant et bien vécu. D’un autre côté, une grande partie des salariés ne peut pas faire de télétravail permanent car ils doivent être présent sur leur lieu de travail. Et ça, trop de personnes l’oublient. Il est clair que dans ce cas-ci, le médecin du travail est au centre du sujet de la préservation de la santé des travailleurs. Nous sommes encore loin d’être une société uniquement tertiarisée, ne produisant que des services essentiellement immatériels, et fort heureusement ! N’oublions donc pas toutes les personnes qui continuent de faire fonctionner notre société, comme le personnel médical, le personnel dans la logistique, les usines…. 

 

5_A votre avis, le contexte actuel peut-il profondément transformer le monde du travail ?

Beaucoup de personnes découvrant le télétravail souhaitent que cela continue, mais dans des conditions différentes. Actuellement imposé, et pas forcément volontaire, avec les enfants, il n’est pas représentatif de ce qu’il pourrait être dans des temps normaux. 

Mais il donne des envies ! Une bonne partie des gens semblent souhaiter continuer à travailler à distance. Ce que l’on constate, c’est que la demande sociale est là, sur le télétravail, mais également sur l’autonomie. Bien sûr il n’est pas question dans des conditions normales d’un télétravail permanent mais occasionnel. Il est encore un peu tôt pour savoir si une véritable révolution est en marche. Je serai ici prudent. Ce qui est certain, c’est que cette situation donne de l’importance au dialogue social et professionnel, condition essentielle à une bonne organisation du travail qui protège la santé. 

 

6_Avec l’ANACT, vous menez une grande enquête et déployez 3 dispositifs permettant de recueillir avis, perceptions et témoignages de la crise actuelle, pouvez-vous nous en dire plus  ? 

Nous sommes en effet en train de réaliser une très grande enquête sur le télétravail. Nous avons déjà récolté plus de 4000 réponses. Elle durera au moins jusqu’à la fin du confinement et du télétravail obligatoire. 

Cette enquête, qui intéresse bien sur le ministère du travail, rendra ses résultats publics et consultables sur le site de l’ANACT. Elle permettra certainement de mieux appréhender ce mode de travail, les actions mises en place dans les différentes organisations et ses effets. Le but étant, pour les employeurs, DRH, élus dans le secteur privé ou la fonction publique, d’améliorer les pratiques et identifier des solutions adaptées.

Dans ce contexte de travail tout à fait exceptionnel, le réseau Anact-Aract propose également toute une série d’articles et de fiches outils permettant de préserver la santé au plus près des évolutions du travail, avec, par exemple, le management à distance.

Nous consacrerons notre traditionnelle Semaine de la qualité de vie au travail 2020 (en mode numérique !) sur le thème “première leçons d’une crise”.

 

Propos recueillis par Juliette Seblon, rédactrice scientifique
Spécialiste de l’information médicale.
Passionnée par les domaines de la santé et la sécurité au travail, l’innovation et les nouvelles technologies.