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Interview Christian Kostrubala, psychologue du travail.

Christian Kostrubala, psychologue du travail : « Pour aménager au mieux les espaces, il faut s’intéresser au travail réel et à ceux, hommes et femmes, qui le réalisent »

Psychologue du travail et intervenant en prévention des risques professionnels, Christian Kostrubala s’intéresse tout particulièrement aux espaces de travail et à la manière dont ils conditionnent le travail en lui-même. Ainsi, il analyse régulièrement les enjeux psychosociaux liés aux déménagements et emménagements. Entretien.

A quoi faut-il systématiquement penser lors d’un déménagement de locaux professionnels, ou lorsque l’on modifie ses espaces de travail ?

Au travail que l’on fait. Force est de constater que c’est un aspect aujourd’hui complètement oublié. Et par « travail », j’entends au sens de la psychologie du travail et plus particulièrement de la clinique de l’activité : il s’agit du travail réel, non pas seulement de l’idée abstraite que l’on s’en fait. Plus concrètement : en quoi consiste une journée de travail, travaille-t-on sur écran, doit-on accueillir des personnes, doit-on disposer ou non de gros dossiers sur son bureau, quels sont les outils utilisés, travaille-t-on sur de grandes feuilles de papier, ou sur un bloc-notes… ? Je n’ai pas beaucoup vu, chez les aménageurs, beaucoup de temps consacré à l’observation du travail… Ils ont souvent une représentation abstraite des travailleurs, alors qu’ils sont divers : grands, petits, gros, maigres, timides, etc. Il faut aussi prendre ces aspects en compte. Par exemple, quand un salarié se déplace en deux roues : où mettre le casque ? Autre exemple : aujourd’hui, on constate une certaine transparence dans les bureaux… Il n’y a donc plus de fond de bureau permettant de cacher les jambes des femmes, quand elles portent une jupe, du regard de leurs collègues. Donc, pour aménager au mieux les espaces, il faut s’intéresser au travail réel et à ceux, hommes et femmes, qui le réalisent, dans leurs particularités. Et non pas se limiter aux représentations. Le fait est qu’il y a toujours un décalage.

Quelles peuvent être les conséquences de ce décalage ?

Les salariés peuvent alors avoir le sentiment que leur espace de travail, et donc leur employeur, ne prend pas en compte leur identité, et penser qu’il y a là un manque de reconnaissance. Ils peuvent ne pas se sentir considérés comme des êtres vivants habitant un espace, comme s’ils étaient neutres et remplaçables… C’est d’ailleurs la tendance actuelle : les espaces de travail sont de plus en plus neutres et interchangeables, par exemple avec le « clean desk » ou les bureaux partagés, qui peuvent être pris par quelqu’un d’autre en notre absence. Il y a là un déni de l’Homme au travail qui peut avoir pour conséquence une perte de sens dans son activité… Le salarié peut se demander ce qu’il représente pour cette entreprise qui n’a rien pensé pour lui.

Quid des open spaces, dont on parle beaucoup, et notamment de la gestion du bruit ?

Cette problématique dépend aussi de la distance avec la source de bruit… A savoir que ce qui nous gêne le plus, c’est un bruit à une distance de moins de neuf mètres. Au-dessus, notre cerveau a la capacité cognitive de ne pas s’en préoccuper. Mais surtout, il faut se poser la question de qui a émis le bruit : nous savons aujourd’hui faire un traitement acoustique, mais le vrai problème est l’émetteur : s’il s’agit d’une personne que l’on ne supporte pas, ce sera désagréable, qu’elle soit à trois ou à huit mètres. Il s’agit donc selon moi plutôt d’une histoire de socialisation de l’espace, et des règles de socialisation à établir, par ailleurs. Le bruit a jusque-là surtout été traité techniquement, alors qu’il faudrait le traiter socialement.

En termes d’intimité… N’est-il pas difficile, en open space, de se sentir constamment observé, d’être toujours sous le regard social de ses collègues ?

Effectivement, comme le sociologue Alain Ehrenberg l’a exposé dans son livre La fatigue d’être soi, nous sommes dans un monde où nous sommes constamment mis en scène… Ce qui provoque de la fatigue. Il y a un moment où nous avons besoin de nous relâcher, de détendre notre corps, mais tous ces espaces nous en empêchent parce qu’ils sont tous transparents. Nous sommes alors dans l’auto-contrôle, devons toujours adopter la « bonne attitude », respectueuse de la norme… Ce qui empêche d’être soi. Cela dit, comme l’a démontré le professeur de psychologie du travail Yves Clot, les individus ont leurs propres ressources pour dépasser les contraintes qui leur sont imposées… Ainsi, dans le cas des espaces de travail, ils parviennent à se recréer des zones d’intimité, des espaces indétectables, qui échappent même totalement au contrôle hiérarchique.